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Coin de poésie
Voyage
Un voyage, tel que défini par le petit Larousse illustré, est l’action de se déplacer d’un pays, d’une région où l’on était, vers un autre pays, une région. Cela doit se résumer à cela, un voyage : le déplacement, les bagages et contraintes physiques que représentent la fatigue, parfois le décalage horaire … et parfois également des contraintes morales.
L’action de la comédie britannique « Love Actually », avec Hugh Grant, débute et se termine dans un aéroport, mettant en évidence les effluves d’amour des voyageurs et de leurs proches. En y réfléchissant, on se dit que le terrorisme est une bien terrible chose, aspirant, bien plus que par son but de destruction, à briser des bonheurs, des passions. Dans un aéroport, en voyant des avions décoller, atterrir, je suis moi-même pris d’une émotion dont je ne peux m’expliquer la provenance, même en étant moi-même voyageur. Le clip du groupe U2, Beautiful Day, désigne l’aéroport comme un lieu d’amour sans égal.
Raconter mon expérience personnelle des aéroports n’est pas le but de mon écrit : j’ai versé quelques larmes en m’envolant vers une contrée étrangère, j’ai versé quelques larmes en rentrant dans mon pays, que je déteste pourtant pour y avoir vécu, pour y vivre. Non, je cherche à décrire cette étrange sensation quand on voyage, de nostalgie parfois, de mélancolie aussi, et dans mon cas un arrière-goût d’inachevé bien plus souvent.
Je parle d’inachevé, car quand je m’éloigne de la ville où je réside, Casablanca, j’ai toujours un regard en arrière vers cette métropole, si sale et si bruyante, dont la population est la plus hétérogène, la plus vilaine du Maroc, où je me sens étranger les trois quarts du temps, quand je m’éloigne de Casablanca, je regarde en arrière avec regret, pensant à … J’ai presque honte de le penser : çà ne se résume donc qu’à çà …! Pensant aux déceptions, aux amours laissées en plan. Oui, Dieu, çà ne se résume qu’à çà. Et pas besoin d’être nécessairement dans un aéroport pour le ressentir.
Je suis originaire du Nord du Maroc, mes parents se sont établis à Casablanca, mais l’essentiel de ma famille vit dans le Nord, dans les cités de Tanger et Tetuan, où nous avons gardé des liens étroits. Enfant, je détestais y retourner avec mes parents pour les vacances, malgré qu’on y avait une résidence je ne me sentais véritablement à l’aise que dans mon lit. Les moyens de transport variaient : parfois en voiture, souvent en train, l’avion plus rarement. A l’âge de six ans, j’ai été envoyé à Tanger tout seul, en train. Mon père avait généreusement pourvu le contrôleur pour que je ne manque de rien. Je croyais être traumatisé : je devais rejoindre ma mère et mes sœurs à Tanger, et mon père, accaparé par son travail, ne pouvait faire autrement. Même notre femme de charge était rentrée chez elle. A la gare, mon père m’a fermement tenu par les épaules, secoué aussi pour ne pas voir mes larmes couler. J’ai essayé de garder bonne figure face à l’homme impressionnant qu’il était et qu’il est toujours, mais dans le compartiment j’ai fermé les yeux pour ne pas éclater en sanglots. Le contrôleur, mes voisines passagères m’ont cajolé ce qu’il fallait, mais j’étais ailleurs, j’avais les pensées ailleurs.
Pour un enfant de six ans, on devine que ses pensées étaient pour ses jouets, sa maman, voire la petite camarade qui lui offrait son goûter à la récréation. Une dizaine d’années plus tard, on pense plus aux matches de foot où on a été mauvais, et aux camarades de classes dont on est amoureux en secret, qu’à autre chose. Et encore quelques années plus tard, on pense quelques fois à son travail en voyageant, et encore aussi souvent aux amours.
Mes parents voyagent souvent : jusqu’à dix fois l’an. Je les accompagne quelques fois, ma région m’était devenue assez chère. Quelques fois encore, j’y vais seul : l’épisode du train à six ans était assez loin. On pourrait avancer que ce n’était plus un voyage : ce n’était que l’action de rentrer chez soi, en somme, comme des immigrants. Et pourtant ! Pour moi, ces quatre cent kilomètres à parcourir représentaient plus, émotionnellement parlant, que les quelques vols long-courriers que j’avais à mon actif. En voiture, quand on s’engageait dans l’autoroute du Nord, ou en train, qui mettait une éternité à quitter les faubourgs de Casablanca, je ne m’arrêtais pas de penser. Je pensais, je pensais, je pensais jusqu’à l’épuisement. Et bien sûr, chez l’être sentimental que je crois être, mes pensées allaient vers mes « amies », je dis mes « amies » car si je pensais à elles, c’est qu’elles n’étaient pas mes « chéries ». Plus, jamais, ou pas encore.
Je n’arrive pas à me les rappeler toutes, tellement j’ai fait de voyages. En train, passe encore, j’ai quelques fois l’opportunité de draguer, alors j’y pense moins, mais les jours de « disette féminine » ou en voiture, je suis dans un état proche de l’accablement.
Je me rappelle d’un clip, de Robert Miles : children. Sur fond de musique électronique, la vidéo en noir et blanc montre une petite fille, assise à l’arrière d’une voiture, s’ennuyant, jouant ou dormant, riant ou pleurant, et un voyage qui parait assez long. Les paysages qui défilent à toute allure, le conducteur qu’on ne voit pas, tout cela m’était familier ; et cette petite fille m’émeut, car j’ai si souvent été à sa place, enfant, et même plus récemment.
C’est que, en m’éloignant de mon lieu de vie, outre les incontournables questions que je me pose à propos de l’aimée, c’est également une étrange déchirure, déchirure de la laisser derrière moi surtout. Puis j’établis un plan de « retour » : qu’est ce qui doit changer quand je rentrerai, car sans même arriver à destination je pensai déjà à revenir. Mes voyages, ou plutôt les veilles de mes voyages avaient cela de particulier qu’il se passait toujours quelque chose avec mes histoires de cœur et de cour : un rendez-vous manqué, une dispute avec l’aimée … meublaient ordinairement mes départs. La coutume musulmane veut qu’avant son départ, le voyageur doit régler ses petites affaires, car nul ne sait s’il arrivera à destination. Je ne sais pas si cela justifie mon allusion à ce goût, à cette sensation d’inachevé qui m’étreignait, mais c’était tel que je le voyais : je n’ai jamais eu la satisfaction de partir en laissant mon aimée aimante et m’attendant en quiétude, jamais …
Jusqu’en avril dernier (j’espérais bien qu’il y ait dérogation à la règle). Il m’a été donné de rencontrer une personne, la plus adorable brunette au minois de Kate Moss qui est arrivée à point, si j’ose dire. Car pour la première fois, de notre rencontre et mon voyage, c’était mon voyage qui était programmé à l’avance. Ce voyage là avait ceci de particulier que j’étais pressé de partir, tant j’étouffais ; et les raisons en sont bien compliquées : une déception sentimentale vieille de quelques mois et qui me collait à la peau, une brouille avec mes amis que je voulais fuir, plus des résultats en chute libre à l’université.
N*** était étudiante comme moi, en économie alors que j’étais en droit. Elle fut dure à approcher, mais j’y suis arrivé. Nous nous connaissions depuis quelques semaines à peine, et mon voyage se profilait à l’horizon : nous n’étions encore jamais sortis ensemble. Je voulais l’avoir à déjeuner trois jours avant mon départ, et bien entendu çà ne s’est pas fait.
Je suis parti, donc, accompagnant ma mère à Tanger, où elle allait au chevet d’un frère malade. En voiture, outre la discussion avec « maman », je suis bien évidemment tombé dans mes pensées. Et N*** ne les occupait pas forcément : comme je l’avais déclaré précédemment, les mois qui avaient précédé notre déplacement, j’étais à me ressasser encore et encore l’épisode de ma déception, où la personne que j’aimais et que je m’étais jurée ma promise était partie étudier à l’étranger, me laissant seul et meurtri comme jamais. En ce printemps 200*, mes pensées allaient encore vers elle, et vers aucune autre, car les aventures que j’avais eues n’y avaient rien changé : she was the one, elle était « l’élue ».
J’ai un autre voyage demain ; et je pense déjà au supplice méditatif qui m’attend, à la migraine qui accompagne le rituel. Je me dis qu’en écrivant j’en atténuerai la portée ; surtout qu’une nouvelle personne a fait son entrée dans mon esprit, et légèrement dans mon cœur : N***, avec qui j’avais entre-temps déjeuné, avec laquelle j’étais sorti quelques fois, avec qui j’avais eu une idylle même. Et qui devait, elle aussi, apporter son lot de déception : elle était avec quelqu’un au moment de notre rencontre, elle est retournée avec lui ; je ne sais si j’ai sérieusement songé à la retenir dans mes bras.
Donc demain matin très tôt, départ : je dois penser à faire ma valise. D’abord en terminer avec mon récit. Je n’ai plus vu N*** depuis plus d’un mois, et je n’arrête pas de penser à elle, comme prévu. J’ai pour elle une tendresse supplémentaire : elle a réussi à faire reprendre du service au (mauvais) séducteur que j’étais, en rodage depuis ma précédente rupture. Et je sentais que mon cœur se remettait à éprouver autre chose que sa sollicitude habituelle pour les représentantes du beau sexe qui ne parvenaient pas à me faire oublier « l’autre ». Pour cela, au moins, je lui en suis reconnaissant : en me donnant le meilleur d’elle-même, elle m’a libéré d’une passion, d’une obsession qui m’étouffait.
Je fixe donc l’objet de mes pensées de demain : N*** : ce qui a été, ce qui devait, ce qui aurait pu être. Déjà, je ne pense qu’à mon retour auprès d’elle. Je lui ai pourtant fait part de ma renonciation à elle, justement à cause de cet amour naissant. J’espérais par cela empêcher une trop grande mélancolie si je laissais mes sentiments clairement s’exprimer. Et la durée du trajet de demain tournera sur la pertinence de ce choix.
Ma définition personnelle du mot voyage : un cycle intérieur, parallèle au trajet réel, dont la provenance est l’esprit et la destination le cœur. Je ne sais pas si j’arriverai un jour à destination, et peu m’importait : en vrai voyageur, mon but avoué n’était non pas la station d’arrivée mais le trajet parcouru, vers l’accomplissement de l’être.
Yassine Mettioui - Le contacter : mettioui.yasine@live.com