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Coin de poésie
Lutte d'influences
C'était le 20 septembre. Rentrée ordinaire pour un lycéen ordinaire. Enfin, non, pas si ordinaire que çà. Un redoublant de terminale, plus précisément, assez aigri et mécontent de son sort.
Mécontent de mon sort ? Pas tellement. Car c'est de moi qu'il s'agit. Insouciant, terriblement insouciant et je-m'en-foutiste selon mes parents et mes amis, çà oui, mais je me suis toujours adapté facilement à toutes les situations. Je vais quand même dire, à destination de ma famille, que j'étais déçu. Ils jugeront de ma franchise.
J'en reviens à ce 20 septembre. Ce n'était pas la rentrée des classes, en fait. Elle avait eu lieu dix jours plus tôt. Mais j'ai retardé jusqu'au bout mon retour à mon cher lycée, espérant être admis ailleurs ou un autre devenir (refaire mon bac ne me disait rien, j'avoue). Ce jour-là, donc, l'après-midi, j'opérais mon retour sur le terrain, me rendant d'abord à l'administration (où je faisais toujours du charme à la surveillante générale et ses adjointes), pour régler les modalités de ma réinscription. J'ai été plutôt bien accueilli, en fait, j'étais assez avenant pour çà. La surveillante générale, Mme. M., m'a demandé dans quelle classe je souhaitais être. Il y avait un groupe où mes autres amis et camarades redoublants suivaient les cours. J'ai opté pour un groupe différent où je ne connaissais personne. Un groupe de gamins où j'espérais passer inaperçu.
Mon « entrée en fonctions » a été assez remarquée, je dois dire. Le groupe que j'ai choisi, oh cauchemar !, comptait une majorité de garçons pour une minorité de filles, dont la moitié était voilée. Je n'ai rien contre les porteuses du hidjab, loin de là, mais on ne peut s'amuser avec elles librement. Parmi mes nouveaux camarades garçons, j'en connaissais quelques uns, qu'il nous avait été donné d'affronter au football les années précédentes. Je ne connaissais en revanche aucun membre du beau sexe.
Deux de mes camarades, que j'ai immédiatement deviné être les « lolitas » de la classe, m'ont demandé si j'étais d'un autre lycée ou redoublant. Comme si elles ne m'avaient jamais vu ! j'ai fait mine de ne pas avoir entendu, me concentrant sur le tableau et le cours, un cours de mathématiques. Bientôt, tous mes camarades qui m'observaient firent de même, et j'ai risqué un coup d'œil autour de la « place ». Et là, j'ai croisé le regard d'une de mes camarades, qui ne m'avait pas témoigné l'intérêt de la communauté, une jolie blonde, en fait la plus jolie qu'il m'ait été donné de voir, et j'ai crié intérieurement : Le Ciel soit loué ! Je lui ai souri, plus de joie que d'amitié. Elle a rapidement détourné le regard, baissant les yeux avec une timidité qui ne m'a pas déplu.
À la sortie en récréation, je suis allé rejoindre mes anciens camarades, qui ne m'ont pas épargné à propos de mes « rêves d'émancipation » tombés à l'eau, puisque je me retrouvais finalement dans le même panier. Là, j'ai remarqué ma camarade blonde en compagnie d'un gars de ma connaissance, puisqu'il m'avait été donné d'étudier avec son frère aîné. On m'a dit qu'ils sortaient ensemble, j'ai tout de même glissé à l'un des mes amis, A***, que si jamais je tombais amoureux, ce sera de cette personne. Je n'en pensais rien, je ne faisais que plaisanter. Et pourtant ! qui aurait pu prédire …
Deux mois se sont écoulés. Je n'ai jamais adressé la parole à ma camarade blonde, mais j'ai appris néanmoins qu'elle s'appelait Seloua. J'ai bien tenté des approches différentes, mais cela n'était jamais facile. Un de mes camarades, un « nouveau pubère », lui servait de « protection ». Je ne la trouvais jamais seule. Lors des récréations ou des sorties de cours, elle retrouvait son copain. En classe, je ne manquais jamais de regarder en sa direction, et je remarquais qu'elle en faisait de même. Cela m'encourageait, et a découragé la camarade à qui je plaisais et qui a tout de suite jeté l'éponge, voyant bien que je ne l'écoutais que distraitement quand elle me parlait, et que je ne cessais de lui poser des questions sur Seloua.
Deux mois écoulés, donc, et on était à la fin du Ramadan. Le mois sacré des musulmans s'achevait, notre lycée a organisé un repas de rupture du jeûne caritatif, où nous devions accueillir des étudiants défavorisés méritants. J'étais assez ennuyé, mes « amies » de l'administration m'ont enjoint de ne pas « zapper » ce rendez-vous, qui serait comptabilisé parmi mes activités parascolaires (inexistantes). J'ai fait contre mauvaise fortune bon cœur, et je me suis joint au groupe.
Le f'tour avait lieu dans un club en ville. Je savais différentes façons de m'ennuyer, je crois avoir dit que je m'adaptais à toutes les situations. Je me promenais dans le parc du club, accompagné d'un de mes meilleurs nouveaux camarades. C'est à cet instant que j'ai vu Seloua assise sur une balançoire, les pieds dans le sable, son téléphone à la main. Elle rédigeait apparemment des textos à destination de son petit ami. Je n'ai pas hésité. M'excusant auprès de mon camarade, que je savais en outre très discret, j'ai foncé.
__ Sais-tu que tu es la seule parmi, tu permets que je dise nos camarades, dont je ne connais pas encore le prénom.
D'abord surprise, Seloua a rougi. Puis elle m'a souri en se présentant.
__ Je m'appelle Seloua.
__ Merci, ai-je opiné, mais je le savais déjà. J'ai demandé à la collectivité. Tu m'excuseras.
__ Oh, tu n'as pas à t'excuser, fit-elle en riant. C'est tout à fait normal.
__ Je le crois aussi. Alors, Seloua, qui es-tu ?
Elle a encore émis un petit rire.
__ Qui je suis ? Mais je suis une élève lambda, en terminale comme toi, et qui espère décrocher son bac, je présume comme toi.
__ Tu présumes bien, rétorquè-je. Mais dis-moi, fis-je en posant ma main sur son genou, je ne crois pas que ça se résume à çà.
__ Euh, non, bien sûr, dit-elle sans avoir l'air de remarquer ma main osée. Mais il y a tellement à dire, et en même temps il n'y a pas grand-chose.
__ Eh bien, dis-je en me levant, j'espère que tu trouveras un bon sujet. Car je suis bien décidé à mieux te connaître et te faire parler.
__ J'aimerais beaucoup cela, fit-elle avec simplicité.
Je me suis éloigné, car j'ai vu que nos camarades guettaient mon manège. Je n'étais pas pressé de les faire jaser, aussi j'ai opéré mon « repli stratégique ». Mais notre courte « entrevue » m'avait convaincu : Seloua me plaisait. De jolies mains, des cuisses fermes, une jolie bouche et un nez volontaire, avec de chauds yeux noirs, elle me plaisait. Après le f'tour, j'ai demandé son numéro plutôt que son adresse de courriel. Nous avions dix jours de vacances du mi-semestre, et je voulais en profiter pour nouer contact.
Et mes appels ont commencé. D'abord fréquents. Nous restions des heures au téléphone, ne disant pas grand-chose, mais nous jetant mutuellement des traits d'esprits et des sarcasmes amicaux. Je m'amusais des pointes qu'elle me lançait, elle justifiait sa réputation d'ingénue. Puis, les semaines s'écoulant, mes appels s'espacèrent ; la sachant prise, j'ai préféré ne pas en faire trop. Mais il était trop tard. On nous avait devinés devenus plus ou moins intimes, ce qui m'embêtait. Je me doutais qu'elle avait elle-même fait circuler la rumeur. Je me suis fait plus discret, mais j'étais toujours aussi attiré.
Le mois de février vint, et la Saint-Valentin qui va avec. Je n'avais personne, et me réjouissais déjà de l'économie faite, quand Seloua, contre toute attente, s'est rapprochée de moi. Elle s'était disputée avec son copain, et a décidé de s'amuser avec moi. Je n'ai rien fait pour la décourager, au contraire. Tant pis pour son mec, mais surtout tant pis pour elle. À la fin, c'était plutôt tant pis pour moi.
Le jour même de la Saint-Valentin, je sortais de cours quand elle m'a administré une magistrale tape sur les fesses. Çà m'a fait sourire, un pareil geste de sa part ne me surprenait pas, et cela m'a donné l'idée d'un petit « défi » personnel. Une fois dehors, j'ai contacté ma fleuriste, lui demandant s'il restait des roses, de ses plus jolies. Elle m'a répondu par l'affirmative, mais a objecté que ses livreurs étaient surbookés. Je me suis mis en quête d'un coursier, çà m'a été assez facile. Un oncle dirigeait une entreprise de matériaux de construction, je me suis adressé à l'un de ses employés.
On le devine, je lui ai fait livrer des fleurs. L'effet a été désastreux. Je m'étais renseigné sur son adresse, ce que son père n'a pas apprécié. J'ai pensé qu'elle non plus n'avait pas apprécié ; elle ne m'a pas adressé la parole pendant deux semaines. Mais j'ai appris qu'elle avait convoqué toutes ses camarades et amies pour admirer le bouquet ; j'ai sélectionné moi-même les fleurs, et j'ai opté pour une quantité suffisante. J'avais commis une bourde, mais une bourde qui en imposait.
Durant le mois qui suivit, nous nous sommes de nouveau rapprochés. Désormais, officiellement, j'étais son soupirant. J'avais droit à la considération équivalente, en quelque sorte. Lors d'un cours de littérature arabe, nous nous sommes mis sur le même banc, j'étais appelé à en profiter, et là je lui ai avoué mon amour naissant, après lui avoir arraché un chaste, très chaste baiser. Les dés étaient jetés ; sa « conquête » pouvait commencer.
Et çà n'a pas été aussi « glorieux » que je l'espérais. J'ai essuyé échec sur échec. L'échéance du bac approchait. Elle n'était pas prête à une nouvelle relation, qui risquait de la distraire du but qu'elle s'était fixée, à savoir une mention, nécessaire pour prétendre au concours de médecine de la faculté de Casablanca. Moi, mon ambition était toute autre : le bac, d'abord, après on verra. Elle n'appréciait pas trop mes aspirations plus terre-à-terre que les siennes, je l'ai bien compris. Nous nous sommes d'ailleurs disputés à ce sujet. Et on s'est de nouveau éloignés. J'avais tourné la page, mais je m'étais mis a l'aimer et je l'aimais toujours.
Puis vint juin et la date de l'examen national. Je m'en suis mal tiré, puisque j'ai eu à passer la session de rattrapage en juillet. Seloua, elle, l'a décroché sans obtenir la mention désirée. J'en ai été désolé pour elle, mais sans plus. J'avais d'autres chats à fouetter.
Dès que j'en ai fini avec mon examen, je suis parti en Espagne. J'y ai appris l'heureuse issue de mon baccalauréat. Rentré au Maroc début août, le premier coup de fil que j'ai reçu fut celui de Seloua, réellement contente que je m'en sois tiré. J'en ai été heureux, mais je n'avais pas besoin qu'elle me fasse signe. Mes sentiments endormis par le soleil andalou me remontèrent au cœur.
Mes coups de fil reprirent. Je me serai cru au tout début, quand j'apprenais juste à la connaître. J'ai deviné qu'elle avait aussi des sentiments pour moi, m'en suis réjoui, et je lui ai fait part d'un certain projet d'avenir …
Le mois suivant, nous avons décidé une petite entreprise, très risquée certes, mais ou Seloua m'a témoigné une confiance a laquelle je ne m'attendais pas. Je lui ai proposé, après que ses tentatives d'aller poursuivre ses études a l'étranger aient avorté, de nous prendre un boulot, en attendant des jours meilleurs, et pour réfléchir à des opportunités d'étudier quelque part ensemble. A ce moment, j'étais réellement épris, et je ne souhaitais rien de plus que d'être avec elle. Et c'est là que j'ai formulé mon « grand dessein » : je voulais que nous vivions ensemble.
Vivre ensemble ? Elle a d'abord été interloquée, puis elle a été émue par l'étendue de mon amour et la profondeur de mes sentiments. J'avais mis un peu d'argent de côté, et mes parents disposaient d'un appartement inoccupé … à Tanger. Ma famille est originaire du Nord, et j'aimais ma région, j'étais sûr que Seloua s'y plairait, pour peu qu'elle la connaisse mieux, et qu'elle y fût avec moi.
Elle a accepté, ce qui a été très courageux de sa part. Elle encourait la colère de ses parents, dont elle était proche, mais j'ai voulu croire qu'elle m'aimait. À ce moment, j'étais heureux. Je me disais que mon année à repasser le bac n'avait pas été perdue. J'ai volé les clés de l'appartement chez ma mère, ai pris mes économies, et un matin, je sautais dans un taxi pour passer la prendre.
Seloua était aussi excitée que moi. Dans le train, ce n'était que des baisers à n'en plus finir, devant les regards désapprobateurs ou amusés des passagers. Allez au diable ! avais-je envie de crier. Nous représentons toutes les folies que vous n'avez osé commettre.
Après la ville de Larache, notre compartiment s'est vidé. J'avais pris des places en première classe, comme le voyage était assez long (six heures) je souhaitais qu'elle fût aussi à son aise que possible. Nous avions sciemment éteint nos portables, et elle dans mes bras, nous étions, ou plutôt elle était captivée par les paysages du Nord qu'elle voyait pour la première fois tout différemment.
Arrivés à Tanger, j'ai demandé au taxi de nous faire un tour d'ensemble avant de nous conduire à « mon » appartement. Je lui ai montré à peu près tout ce qu'il fallait voir, depuis le quartier de la ville haute de Marshan en passant par l'artère principale de la ville, ce fameux Boulevard ou « Bolivar » des Rifains.
L'appartement était assez sommairement meublé, mais il y avait un grand lit que j'ai proposé à Seloua. Nous sommes sortis faire quelques courses, sommes allés dîner dans une pizzeria sympa où j'avais mes habitudes. Rentrés à la nuit tombée, elle m'a appelé à partager le lit avec elle. Ce fût notre première nuit d'amour, et presque la seule ; car ce fût la seule où Seloua fût réellement insouciante.
Le lendemain, je l'emmenais prendre le petit-déjeuner dans un café de style français qui datait de l'heureuse époque où Tanger disposait d'un statut international. Elle aima l'endroit, et fût touchée de mon attention toute particulière de la charmer. J'aimais tenir ce rôle d'enchanteur, mais je n'ai pas perdu pour autant mes repères. Pendant qu'elle faisait un brin de toilette, j'ai allumé mon portable, sans écouter les appels de malédiction de mes parents qu'une lettre glissée dans un tiroir avait néanmoins averti de mon « sombre » projet. J'ai appelé un cousin tangérois, très au courant des offres d'emploi et qui avait des relations. Il m'a conseillé de m'adresser à un centre d'appels dont il connaissait le chef opérateur, tout en me tirant mon chapeau pour mon audace. Apparemment ma mère avait colporté la nouvelle. Tant pis, je ne comptais rendre visite à aucun membre de ma famille.
Nous avons passé le dimanche suivant dans la Vieille Ville, que je lui ai fait visiter. Elle à mon bras, j'étais réellement heureux, et aussi fier d'elle que je le pouvais. Elle était très belle, je ne cesserai jamais de le répéter. Elle était toute émerveillée par ce que je lui montrais, elle qui ne connaissait que la vieille ville de Marrakech, s'amusait de l'accent des habitants, me demandant à chaque fois des les imiter, ce qui la faisait éclater de rire. Je l'ai emmenée chez un parfumeur local dans la Casbah, qui faisait des parfums sur commande. Je lui ai dit à l'oreille tous les traits de caractère de mon aimée, et il m'a préparé un subtil mélange de fleurs d'oranger et d'épices orientales, le tout dans un vaporisateur raffiné mais un peu trop « bariolé » à mon goût, qu'il m'a facturé assez cher, le bougre, quand je lui ai dit mon nom, assez connu dans la ville. Mais l'effet produit sur Seloua et sa joie n'avaient pas de prix. Et puis notre nouvel employeur, qui lui aussi respectait mon nom et sur foi de la parole de mon cousin, m'accorda une avance sur notre salaire, qui, à la fin, se révéla substantiel pour régler nos petites dépenses, et même un peu plus.
Nous étions à Tanger depuis trois semaines. Le mois de Ramadan avait débuté. Le vendredi, où nous ne travaillions qu'une courte matinée, nous sommes partis nous promener dans le haut quartier de Marshan. Je lui ai montré le Palais-Royal, seul endroit au monde où il jouxtait le stade communal, obtenant chemin faisant auprès de quelques concierges l'accès à certaines demeures. Nous avons ainsi visité l'ancienne demeure de mes grands-parents, qui tombait en ruine, la résidence plus raffinée de Malcolm Forbes. À l'heure de la prière, nous nous sommes assis sur un banc, dans un petit parc du quartier. Une Occidentale faisait jouer son enfant sur une balançoire. Cela nous a rappelés l'épisode où nous avons échangé nos premiers mots. L'enfant, adorable petite fille avec des boucles blondes, vint vers nous, demandant à Seloua de jouer avec elle. Elle s'est levée, échangeant avec moi un regard rayonnant, et la femme européenne m'a abordé, disant avec un accent guttural que nous ferions d'adorables jeunes mariés. J'ai regardé Seloua tendrement, tout en craignant ce que l'avenir pouvait nous cacher.
L'Européenne partie avec sa petite fille, Seloua est revenue vers moi, en me donnant un baiser sonore. Elle me déclara : « Je crois que je voudrai vivre ici. Avec toi. »
Je me suis contenté de sourire, puis on s'est levés. Je l'ai emmené sur un terre-plein donnant sur une falaise, où les Tangérois venaient rêver d'Espagne, dont on apercevait les côtes. À cet instant, le téléphone de Seloua sonna ; je ne m'en suis pas alarmé, et elle non plus : sa mère, assez compréhensive, lui parlait assez souvent. De mon côté mes sœurs m'appelaient fréquemment. Mais ce jour là, Seloua, bien qu'étant heureuse d'entendre sa mère, apprit une nouvelle qui dut la bouleverser. Je ne lui ai pas demandé ce que c'était, préférant que ce fût elle qui m'en parla. Nous avons continué à nous promener, elle toujours à mon bras, et nous sommes entrés au cimetière où j'ai été voir mes grands-parents et oncles décédés.
L'après-midi s'écoulait cependant, et l'heure du f'tour approchait. Nous sommes allés dans un restaurant en ville, et en attendant que le muezzin appelle à la prière du soir, synonyme de rupture du jeûne, je suis resté à la contempler, mettant tout l'amour que je pouvais dans mes regards, mais déjà j'avais compris. Et je lui ai fait comprendre par un sourire que je devinais et l'approuverais quoiqu'elle décide. Elle n'a pas pu se retenir davantage, et elle a éclaté en sanglots.
Je me suis levé, l'ai fait asseoir sur mes genoux, lui ai donné un baiser sur les cheveux, lui prenant les mains et aspirant les larmes qui y avaient coulé. Elle s'est calmée, je ne lui ai rien dit, nous avons pris notre repas le plus normalement du monde, l'ai fait rire avec des traits d'esprit et des anecdotes, puis nous sommes rentrés, je suis tenté de dire, chez nous.
Dans l'appartement, nouveau silence. Nous sommes sortis sur le balcon, regardant la circulation peu à peu reprendre, je l'ai enlacée, elle s'est dégagée. Elle est rentrée, je ne l'ai pas suivie tout de suite, puis j'ai avisé la chambre. Elle faisait sa valise. Je me suis assis sur le lit, sans faire de commentaire, puis je me suis étendu, les bras croisés, regardant au plafond.
Elle a bouclé sa valise. M'a regardé, puis, de nouveau des larmes ont coulé de ses joues. Sa mère l'a prévenue que son père l'envoyait étudier la médecine en Afrique, si elle tenait encore à son vieux rêve. Avant qu'elle commence à se justifier, j'ai ouvert les bras. Elle s'y est précipitée. C'était fini.
Le lendemain, je l'ai accompagnée à la gare. Je comptais l'accompagner, puis j'ai renoncé. Elle n'avait rien à craindre, en première classe. Ses parents la réceptionneraient à Casablanca. Pour ma part, je ne me sentais pas le courage de rentrer. Je suis resté dix jours supplémentaires, j'avais l'impression d'avoir vieilli dix années. Nuit blanche après nuit blanche, je restais étendu sur le carrelage, à penser à elle. Le neuvième jour, une de ses amies m'a averti qu'elle partait le surlendemain. Je ne savais si je souhaitais la revoir, s'échanger nos adieux m'était assez pénible.
Je suis rentré à mon tour. Mes parents, au courant de ma détresse, turent leurs réprimandes. Je me réconciliais même avec mon père. Je me remettais du mieux que je pouvais, me suis inscrit en fac, mais je trainais ma peine. J'ai songé à la rejoindre, puis je m'en suis voulu d'avoir eu une idée aussi stupide. Du haut de mes vingt ans, la vie me défiait. Et je crois avoir dit plus haut que je m'adaptais à toutes les situations.
Yassine Mettioui - Le contacter : mettioui.yasine@live.com