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monologue du 30 12 2007

Apologie de l'écriture comme moyen de communication


A la différence du mot murmuré que l’on n’a pas entendu et que l’on ne peut faire répéter, par décence, par politesse, par timidité, hésitation, semant alors un doute dans l’esprit de l’orateur comme dans celui de l’auditeur, chacun se demandant si l’autre a bien prononcé, compris le message, ne voulant surtout pas casser l’ambiance spéciale du moment, le mot couché sur le papier ou sur l’écran ne peut passer inaperçu.

A la différence d’un discours prononcé en un ton délicieusement choisi dont seul l’effluve d’une impression restera en mémoire – car il est impossible d’en retenir chacun des moindres détails, les phrases enlacées sur le papier ou l’écran pourront ravir le cœur du lecteur maintes et maintes fois.

Quel bonheur de lire untel dont l’on connaît la voix et de l’entendre parler à l’intérieur de soi, en deviner le parfum, le geste ; à travers la lecture de ses mots, imaginer, ressentir le moment où il a sourit, cet autre où il fut en colère et cet autre où il voulait nous toucher. J’en vois le regard, l’attention particulière ; j’apprécie le précieux temps qu’il a passé sans moi à penser à moi ; le temps qu’il a pris pour corriger ses dires afin que le doute ne puisse s’installer ; le temps qu’il n’a pas pris pour parfaire son message parce qu’il avait autre chose à faire ; je peux visionner ce moment où il pensait être seul avec sa plume, où il ne pensait pas être filmé par son écriture.

Quel bonheur de respirer l’émotion cachée dans l’entrelacement des syllabes et des silences ; tricot qui se voulait pourtant neutre, impersonnel et qui dans sa logique transpire le sentiment non dévoilé. Autant que le ton de la voix, la profondeur du regard, révèlent l’étendue du sentiment qui se cache sur le discours oral, autant le choix des mots, leur placement sur la feuille, la ponctuation, les interjections et autres outils de la plume, révèlent, dévoilent, percent le sentiment résolument caché ; ce sentiment qui apparaît tout de même comme une révélation.

Alors que dire des écritures qui se veulent déclaratives ! Est-il possible de ne pas en ressentir toute l’étendue ? Est-il possible de ne pas trembler d’émotion à leur lecture ?

Le regard, le ton de la voix et le geste sont le décor d’un discours oral tout autant que le temps passé, le choix du style, des couleurs, du support et le ton de l’écriture sont le décor d’un discours écrit. Si le premier devient l’accessoire d’une intention, le deuxième est en lui-même l’intention car il ne peut dissimuler ce qu’il étale ouvertement sans aucun fard ni pudeur.

L’écriture utilise bien un ton ; un ton que l’on ressent à la lecture et non pas que l’on entend ; mais un ton tout de même ; on parle bien du ton des couleurs. Il est possible de faire transparaître l’amour, la haine, la colère, l’indifférence et tout autre sentiment dans une écriture. Le lecteur qui ne peut faire la différence, qui ne peut capter le ton d’un discours écrit ne pourra peut-être pas non plus capter le ton d’un discours oral. La sensibilité de l’auditeur comme du lecteur est nécessaire pour que la communication se fasse dans le sens désiré par l’orateur ou l’écrivain. Et à la différence du message oral qui ne pourra être revisité par l’auditeur douteux, le message écrit pourra être réévalué par le lecteur.

Il est donc possible de se tromper au ressenti d’un discours entendu ; mais il n’est guère possible de se fourvoyer à la lecture d’un discours écrit, à moins de délibérément ne pas vouloir en accepter le contenu ; ce qui s’applique également au discours oral et qui n’est pas le propos du jour.

Où se trouve donc le courage de l’orateur qui pourra se défendre de ne jamais avoir dit cela s’il aperçoit un soupçon de désapprobation chez son auditeur ?

Où se trouve la peur de l’échec de l’écrivain qui ouvertement se met à nu devant son lecteur ? N’ayant aucune possibilité de repli sur son écriture minutieusement élaborée, il est prêt à recevoir la salve, n’importe quelle salve ; celle qui pourrait éventuellement l’achever.

Si le discours oral est un moyen de communication interactif, immédiat, rapide, il n’en reste pas moins que l’écriture est un moyen de communication d’une qualité peut-être plus pure, plus limpide, plus juste, qui sait poser les choses, s’entourer de patience et d’une certaine forme de respect.

Il est bien évident que l’être sensible que je suis apprécierait que l’objet de tous mes tourments me regarde droit dans les yeux et me déclare sa flamme en un discours ponctué de regards émouvants et de gestes révélateurs, je pourrais alors me jeter dans ses bras sans aucune retenue. S’il m’écrivait les mêmes mots, je devrais patienter avant de m’y jeter. Mais là il ne s’agit plus de communication, il s’agit d’appuyer sur l’interrupteur.

Alors la question serait plutôt : me verrais-je déclarer ma flamme oralement à l’objet de tous mes tourments sans crainte d’un regard désapprobateur, sans peur de l’échec ? La réponse est oui je le peux ; mais en cas d’échec, le doute subsisterait en moi ne n’avoir pas su communiquer ; car si je me réfère à moi-même, mon discours oral est faible.

Et je ne me vois pas prononcer des mots d’amour sans que ces mots ne soient accompagnés ou suivis de gestes d’amour ; je ne me vois pas mettre ces mots sur la table et en débattre. Car ces mots ne sont pas pour moi une information à communiquer comparable à toute autre information banale, mais bien un sentiment profond à véhiculer ; un sentiment inaltérable, intouchable, précieux qui ne peut pas être disséqué, mis sur une table d’opération, jugé, soupesé, évalué.

Pour moi, communiquer des sentiments d’amour, c’est cadeau. C’est faire partager comme on fait partager une joie ou une peine. C’est tellement énorme qu’on veut en faire profiter l’autre. Alors il peut en faire ce qu’il veut ; il dépose ce cadeau sur son cœur, ou bien il le met dans un vase qu’il contemple parfois en s’interrogeant, ou bien il l’oublie dans un placard. Tout ceci n’est possible que si la communication s’est produite par écrit. Le dialogue qui par nature est interactif, oblige l’autre à prendre une position immédiate, à répondre, à restituer, à renchérir ; l’orateur s’ôte le plaisir d’offrir, il devient demandeur d’un retour.

Communiquer son amour par l’écriture, c’est cadeau, mais ça ne veut pas dire que la souffrance en est absente lorsque la communication inverse, écrite ou orale, ne se fait pas. Et c’est bien là tout le litige. Le dialogue oral permet d’être « fixé » immédiatement. L’écriture ne le permet pas. Reste à gérer cette souffrance, à en dessiner les limites.

Communiquer, faire partager, faire connaître, transmettre, se mettre en relation avec, être en relation avec… par écrit ou par oral, c’est peut-être décider d’être capable de souffrir comme ceci plutôt que comme cela. Souffrance de l’instant ou souffrance de l’attente ; il n’est question que de temps.

Graziella Guerrier

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