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Boris Tzaprenko - Les monstres

Coin de poésie

Les monstres


Sammar était courbé derrière un buisson avec son effroi pour seul compagnon.

Jusqu’alors, il avait toujours pensé que toutes ces histoires de créatures venues de l’espace étaient plutôt ridicules. Il les considérait au mieux comme de plaisantes distractions, mais surtout pas comme de sérieuses spéculations. Pour lui, il n’y avait tout simplement personne ailleurs, là-haut.
Mais de toute façon, eût-il été moins sceptique sur ce sujet, rien ne garantit que sa frayeur eût été moins grande !
Une chose était en tout cas certaine : à présent, il y croyait, à ces créatures venues de l’espace.
Et pour cause ! Il venait à l’instant même de tomber presque face à face avec l’une d’elles. Enfin, face à face, si l’on peut dire ! En fait, il eût été bien en peine de trouver sur ce monstre quelque chose qui ressemblât à une face.

Juste avant que cela n’arrive, Sammar marchait tranquillement dans la forêt. Il allait aborder une petite clairière. Fort heureusement, il faisait nuit. Dans l’obscurité, il avait vu la créature, mais la créature ne l’avait apparemment pas remarqué. Il s’était précipitamment dissimulé derrière un fourré.
À présent, la terreur était sur le point de lui faire perdre connaissance. Presque deux minutes s’écoulèrent avant qu’il ne reprenne, en partie seulement, le contrôle de son corps qui resta agité de vagues de tremblements convulsifs. Il se sentait incapable de courir. De toute façon, il n’osait pas bouger. On entendait des sons. Des sons vraiment étranges, très déplaisants, on ne peut plus affreux ! Tout à fait à la mesure de la répugnante laideur de cette forme de vie ! La peur hideuse de Sammar se mêla à une forte nausée. Il risqua un œil dans un petit vide du feuillage pour regarder dans la clairière. Il vit alors qu’elles étaient plusieurs, ces créatures venues de l’espace. Quatre, en compta-t-il. Peut-être y en avait-il d’autres encore, mais il n’en apercevait que quatre de son poste d’observation. Il réalisa que les sons répugnants qu’elles produisaient étaient vraisemblablement un langage. Il eut cette intuition car elles semblaient bel et bien communiquer en émettant ces modulations déplaisantes. Non loin d’elles se trouvait ce qui avait tout l’air de ressembler à leur vaisseau spatial. Il n’était pas un spécialiste, mais de toute évidence ce ne pouvait pas être autre chose.
Le monstre le plus éloigné manipulait un appareil inconnu à l’aide de petits organes préhensiles. Sammar eut autant de mal à distinguer les ridicules moignons manipulateurs que l’objet. Il souhaita que ce dernier ne fût pas une arme. Des souvenirs d’histoires fantastiques relatant la cruauté des envahisseurs venus de l’espace se ruèrent dans son esprit. Il était à présent partagé entre l’excitation et la peur. Il était sans aucun doute le premier à voir ces êtres ! N’était-ce pas fantastique ! Mais qu’est-ce qu’ils étaient laids ! Abominablement laids ! À n’en pas douter, on ne pouvait rien vivre de plus cauchemardesque !
La créature, qu’à sa grande frayeur il avait failli rencontrer alors qu’il allait dépasser le buisson, s’était depuis un peu éloignée. Il décida d’essayer de ramper sur le côté gauche, tout en restant bien dissimulé, dans l’espoir de trouver un meilleur point de vue. Je suis complètement fou ! se dit-il. Fou furieux ! Je devrais fuir discrètement. Mais sa fascination égalait sa peur. Il se déplaça lentement au ras de l’herbe, cherchant dans le feuillage un passage plus confortable pour l’observation. Il en trouva un. Soudain un craquement ! Une brindille venait de céder sous son poids. Une terrible panique envahit tout son corps. …? … non… Fort heureusement, les créatures n’avaient rien remarqué. Il écarta doucement une feuille qui le gênait, pour y voir mieux encore, et se remit à les observer avec attention. Ce surprenant truc poilu sur leur corps est singulièrement repoussant ! se dit-il. Je suis certain que ça dépasse de loin tout ce qui a pu être imaginé par qui que ce soit ! Quand on dit que la réalité dépasse la fiction !
C’est alors que la plus proche des monstruosités, toujours la même, celle qui était passée si près de lui tout à l’heure, émit un son plus fort en faisant un geste avec une partie de son corps particulièrement grotesque, un tentacule assez court se terminant par d’horribles petites ramifications. On eût dit qu’elle invitait ses semblables à venir vers elle. Se faisant, elle se mit en marche dans la direction de Sammar et les autres se mirent en mouvement pour la suivre.
Une terrible panique s’abattit sur lui. Les monstres allaient contourner le buisson et le découvrir ! Après deux ou trois secondes de totale paralysie, il s’enfuit aussi vite qu’il le put en restant baissé sur une centaine de mètres avant de se relever pour accélérer.

***
Sammar fuyait. Il courait le plus rapidement possible dans le noir. La nuit n’était pas tombée depuis très longtemps, mais l’obscurité n’en était pas moins dense. Heureusement ! pensait-il, sans cela, cette affreuse chose m’aurait vu. Qui sait ce qui me serait arrivé alors ? Quelle idée ai-je eu de rentrer si tard et surtout de prendre ce raccourci ! se fustigea-t-il. Il courrait plus vite qu’il n’avait jamais couru. La panique le propulsait à une vitesse qu’il n’aurait jamais cru pouvoir atteindre. Au passage, des branches le fouettaient, des ronces le griffaient cruellement. Une peur atroce à ses trousses, il jetait de brefs regards terrifiés derrière lui. Trois fois, il perdit l’équilibre et se releva précipitamment pour reprendre sa course éperdue sous les arbres. Heureusement qu’il connaissait parfaitement cette forêt. Il finit par rejoindre un étroit sentier qui descendait le flanc de la montagne jusqu’au village. Son intention était simple : courir sans s’arrêter jusqu’à la place centrale et hurler aussi fort que possible pour ameuter les forces de défense. Un choc très violent en pleine face faillit l’assommer. Une branche massive avait brutalement stoppé sa course folle. Il lui fallut quelques secondes pour retrouver ses esprits, mais il parvint à s’en remettre. La fuite reprit son train d’enfer.
Sammar arriva à bout de forces. Il se mit pourtant à crier avec tant d’ardeur et à taper avec tant de vigueur sur la porte du bâtiment des forces de défense, que celui qui était de faction ouvrit presque sur-le-champ. Sammar lui expliqua qu’il devait voir un gradé de toute urgence pour une affaire de la plus haute importance. Devant le ton et l’attitude de Sammar, mais aussi à la vue de son corps meurtri et griffé de toute part, l’hésitation du garde fut de courte durée ; il prévint son chef.

Celui-ci arriva en affichant tout d’abord un air très contrarié. Il ne s’attendait visiblement pas à être dérangé.
— Alors que se passe-t-il donc ? demanda le gradé, en considérant Sammar d’un air aussi surpris qu’inquiet. Il faudra faire un tour à l’infirmerie, vous êtes dans un état… Vous a-t-on agressé ?
— Des créatures venues de l’espace ont débarqué, Monsieur. Je vous jure que c’est vrai.
— … Qu’est-ce ? me déranger pour des…
— Je vous promets que c’est la réalité. Là-haut dans la montagne. Elles sont vraiment épouvantables.
— Ça va vous coûter cher de vous moquer de… Ah… Le traumatisme vous aura fait perdre l’esprit. Êtes-vous en mesure de décrire vos agresseurs ? Écoutez… Il faut d’abord vous soigner, c’est évident. Je recueillerai votre témoignage ensuite.
— Je ne me moque pas, Monsieur ! Je ne déraisonne pas non plus ! Je vous jure que je dis la vérité !
Le gradé ne savait plus s’il devait réprimander sévèrement Sammar ou bien le faire soigner, mais ce dernier semblait si sincère qu’il garda le bec fermé. Ses trois yeux plantés dans ceux de l’énergumène qui gesticulait devant lui, il écouta.
— Elles sont horribles ! gémit Sammar en agitant trente de ses tentacules dans tous les sens. Un corps presque cylindrique. Seulement quatre membres tout à fait hideux… Deux, en bas, pour se déplacer et deux, en haut, munis de cinq petites ramifications pour attraper. Elles ont aussi des poils affreux sur le dessus d’une sorte de boule, tout en haut… Elles n’ont que deux yeux. Deux seulement ! Et ils ne sont même pas pédonculés. Ils sont simplement enfoncés dans la boule poilue. Et entre ces deux yeux, figure un appendice rabougri. Leur cri est répugnant ! Un cauchemar ! Monsieur…


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